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Viviane avait obtenu son brevet supérieur et recherchait du travail. La question de poursuivre plus loin des études ne se posait même pas dans ce contexte de la guerre et de difficultés familiales. Quatre ans d’études secondaires, c’était d’ailleurs un bagage déjà important qui lui avait été offert par ses parents. Elle-même ne connaissait aucun cas à Valence de jeunes filles de leur milieu arménien ayant poursuivi au-delà, et celles qui travaillaient déjà depuis l’âge de treize ou quatorze ans constituaient la très grande majorité.
En novembre 1943 — elle avait dix-sept ans —, elle fut engagée au service commercial d’une fabrique de boîtiers de montres. C’est le patron en personne, M. Marcel Barbu, qui l’accueillit et lui posa bien des questions dont certaines assez personnelles et sans rapport apparent avec la fonction. Le directeur commercial s’appelait M. Sauron et Viviane était destinée à seconder une jeune femme, Simone Donguy. Leur appartenance protestante commune, les rapports de grande camaraderie qui régnaient parmi le personnel les rapprochèrent très vite et les firent se lier d’amitié. Viviane n’eut pas à attendre longtemps pour apprendre que, travaillant dans cette entreprise qui fonctionnait semblait-il dans une sorte de semi-clandestinité et ne cachait pas son opposition au gouvernement de Vichy, elle allait devoir adopter des comportements particuliers; ce qui la conduirait même à cacher à son entourage et à ses parents ses activités exactes.
Marcel Barbu était un ancien ouvrier, un chef compagnon qui avait créé une entreprise fabriquant pour les sociétés horlogères de Besançon des boîtiers de montres. Lors de l’occupation de cette ville les Allemands, il apparut indésirable à ceux-ci et fut expulsé. Il vint à Valence parce que Lip s’y était repliée sous le nom de Saprolip, afin de disposer sur place d’un client important. En 1941.dans une ancienne vinaigrerie aménagée en atelier, il mit au point et produisit les premiers boîtiers de montres étanches avec des machines apportées de Besançon. Il ne trouva pas de personnel qualifié et dut en former lui-même, assisté de son épouse qui, de son côté, effectuant le chromage des pièces dans une lessiveuse ! Cependant ils étaient seuls à produire des boîtiers étanches et ces derniers s’écoulaient facilement. L’agent rentrait bien, les ouvriers étaient mieux payaient qu’ailleurs, ce qui n’attira guère à Marcel Barbu la sympathie autres patrons.
Mais il n’avait cure de cela car l’objectif qu’il s’était fixé n’était ni de faire des affaires ni de poursuivre son action dans les sentiers battus. Il était un novateur qui non seulement offrait des emplois, Ce qui était déjà merveilleux dans cette époque-là, mais aussi toutes les possibilités de collaboration étroite, de l’intérêt pour le plein épanouissement humain de chacun, et l’amitié en plus, ce qui était des plus étonnant et rare. Il eut certes besoin de toute son extraordinaire force de conviction pour persuader que cela était possible et réel, redonner du courage et un idéal à des hommes qui avaient d’abord le ventre creux, gagner leur confiance et les faire participer à son rêve.
Catholique pratiquant, mais tolérant et ouvert à des idées neuves il se disait inspiré non par une idéologie ou un système quelconque mais simplement par l’Évangile, et déclarait vouloir être, pour ce qui le concernait, un chrétien parfait avec tous les devoirs que impose. Il prétendait ne plus être le patron mais un exemple, le chef compagnon qui assume des responsabilités tout en en refusant e avantages, et qui doit être soumis aux mêmes difficultés, car il proposait de tout mettre en commun.
Sa poignée de main franche et vigoureuse, son langage direct, son regard très vif qui pouvait lire dans les pensées de ses interlocuteurs, son action d’éducateur qui suscitait les discussions pour amener à rendre chacun confiant en lui-même, son sens aigu de l’efficacité firent qu’au bout d’un an il avait constitué un groupe non pas d’ouvriers mais de compagnons d’une homogénéité complète. Et lorsque ceux-ci acceptèrent de se faire les artisans de cette voie nouvelle qu’il avait tracée, ce qui était devenu la Communauté Marcel Barbu commença à prendre son essor.
Marcel Barbu savait exalter les énergies par une audace qui aurait fait trembler les plus téméraires. Il proposa de faire bloc pour ne aller travailler en Allemagne au titre de la « Relève », et s’engagea à ne jamais remettre la liste du personnel à qui que ce soit. Devant ce refus répété, l’Administration l’avisa de la réquisition du matériel de l’entreprise, mais fut bien surprise de découvrir, le lendemain matin, une usine en grande partie vidée de ses machines. Durant la nuit, celles-ci avaient été démontées et transportées aux différents domiciles de compagnons, avec une charrette à bras pour seul moyen de transport.
La réaction du préfet ne se fit pas attendre. Barbu fut arrêté et emmené comme détenu politique. L’entreprise parut momentanément démantelée puis elle se réorganisa et accrut même sa production, Mme Barbu ayant pris la suite de son mari, pendant que celui-ci réfléchissait et travaillait à des rapports sur ses développements futurs, qu’il adressait chaque semaine à ses seconds. Les démarches entreprises pour le faire libérer finirent par porter leurs fruits, au bout de quatre ou cinq mois, et Marcel Barbu retrouva les siens à l’occasion de Noël 1942, toujours plein de vaillance, d’idées et d’espoirs nouveaux. La communauté comptait alors cent vingt personnes, plus les épouses et les enfants qui étaient considérés comme faisant partie, qui consacraient désormais chaque semaine l’équivalent d’une journée entière rémunérée à des cours de technique, de dessin et de français, à la culture physique et à la musique.
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Communauté Barbu décida de renier publiquement le gouvernement de Vichy, de faire connaître son refus de la présence allemande et de préserver sa liberté d’action à tout prix. Menacée à nouveau de réquisition, elle dispersa encore une fois ses machines et créa des ateliers clandestins en ville et à l’extérieur, dans des caves, greniers et remises. En février 1943, l’entreprise était totalement éclatée et il fut décidé que les compagnons prendraient le maquis. Une ferme fut achetée à Combovin sur le plateau du Vercors, au lieu-dit « Mourras », et bientôt l’ensemble de l’usine se replia en bloc sur les terres de cette ferme. En quelques semaines, le travail industriel retrouva son plein rendement auquel s’ajoutaient désormais les tâches agricoles.
Le 3 mars 1943, la Communauté adressa à Pétain une lui indiquant le refus de ses membres d’effectuer le travail obligatoire en Allemagne. À la suite de quoi tous les réfractaires prirent le maquis et rejoignirent la ferme de Mourras, ce qui conduisit à construire rapidement, en complément, deux chalets en bois. Le 13 mai des bruits parvinrent de la vallée. Le colonel italien stationné à Valence était décidé à liquider ce maquis. Des camions firent irruption sur le plateau, bondés d’Italiens qui fouillèrent mais ne purent rien découvrir de notable, en tout cas pas les hommes qui avaient eu le temps de se cacher dans les bois, et ils repartirent bredouilles.
Tout au long des semaines et des mois qui suivirent, l’éloignement de la ville et la lassitude qui les accablait furent surmontés grâce à la jeunesse et l’enthousiasme des participants, qui reprenaient leurs droits : une bibliothèque fut constituée; on répéta et on joua La farce de Maître Pathelin; on tint le journal mensuel de la Communauté appelé Le Lien; des pères jésuites et dominicains venus rendre visite dirent la messe en plein air dans le respect des opinions de chacun et on décida de faire participer les épouses à cette vie en les faisant, venir à tour de rôle durant huit jours.
Le commandant Benoît, de l’Armée secrète, fit une inspection du plateau et y laissa son fils, une douzaine de résistants, un camion et une cargaison d’armes. Des compagnons furent désignés pour en apprendre le maniement et assurer désormais la protection ferme. Ce qui les fit capturer deux innocents gendarmes égarés par-là, relâchés après qu’ils les eurent assurés de leur dévouement à la bonne cause. Il y avait cependant de fréquentes alertes. Une centaine de gendarmes investirent les parages mais ne trouvèrent que le vide devant eux. Une autre fois, deux officiers allemands s’attardèrent longuement, semblant inspecter les lieux, tirant des coups de feu d’intimidation, mais repartirent sans s’être approchés de la ferme. Ce maquis était aussi devenu un point de ralliement. Les chefs des Compagnons de France, dont était issu Marcel Barbu, tinrent leurs assises lyonnaises à Mourras. Les Compagnons de la musique vinrent même y donner une soirée artistique.
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Gazaros [le père de Viviane et Serge] était allé discrètement au 41, rue Montplaisir, l’entreprise de Viviane, et s’était bien rendu compte qu’elle ne travaillait pas là. S’il n’avait pas eu entière confiance en elle et foi en son intelligence, il lui aurait fait aussitôt quitter cet emploi. D’évidence, la Communauté Barbu était sous la surveillance des autorités ; si l’usine en constituait la partie visible, bien des activités s’effectuaient ailleurs, dans des ateliers et bureaux cachés en ville ou en dehors. Interrogée, sa fille se contenta de lui dire que sa fonction faisait travailler dans différentes annexes situées, entre autres avenue Victor-Hugo et rue Lesage. Il ne voulut pas lui poser de questions précises, comprenant qu’elles l’embarrasseraient car elle certainement tenue à la discrétion, mais lui demanda de faire attention à elle, de ne pas oublier que le nom qu’elle portait pouvait la faire distinguer plus qu’une autre et leur occasionner à eux des ennuis sérieux.
Viviane faisait toujours équipe avec Simone Donguy pour assurer le travail commercial et la liaison entre l’usine et les divers lieux clandestins, sous l’autorité de M. Sauron ; celui-ci avait la charge non seulement de vendre les boîtiers de montres, mais également de répondre aux besoins des ateliers et de la ferme en leur fournissant bien du matériel et de la matière première que des graines de semence ou de la nourriture pour les animaux ! Viviane s’était très intégrée à son travail et à l’état d’esprit propre à cette entreprise hors du commun. Chaque semaine, tous les membres de la communauté se réunissaient par quartier chez l’un d’entre eux pour débattre ensemble de leurs idées, discuter de leurs problèmes personnels ou collectifs, dans le but de mettre en place un esprit communautaire et d’en définir les règles.
Il fut donc question, quand vint le tour de Viviane, de tenir la réunion de quartier chez elle et ses parents acceptèrent. C’était une chose bien étonnante, pour Gazaros et Nevarte [parents de Viviane], que d’accueillir chez eux des personnes inconnues, venues là pour discuter de sujets sérieux, graves et même secrets, comme s’il n’y avait à leur égard ni barrière ni différences. Ils en tiraient une fierté, surtout envers leur fille encore si jeune et pourtant parfaitement à l’aise et affirmant sa personnalité dans ce groupe, faisant tout à fait oublier le milieu étranger dont elle était issue. Nevarte préparait du café à l’arménienne et servait des friandises. Pénurie ou pas, on se devait, dans un foyer arménien, d’offrir à ses hôtes une table garnie !